En août2023, SofiaPoku, étudiante en art, est partie troissemaines au Sénégal sur invitation dAction de Carême. Pendant ce voyage, elle a fait de nombreuses observations, quelle a consignées dans son carnet de dessins. Malgré la chaleur et quelques problèmes gastriques, elle a pu accumuler de nombreuses impressions positives du pays et de ses habitant·e·s.  

Traversée du Sénégal en dessins
Groupes de solidarité et changement climatique
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Dans l’interview suivante avec notre rédacteur Ralf Kaminski, Sofia Poku répond à quelques questions concernant son voyage au Sénégal et les coulisses de son travail.

Comment est née cette coopération avec Action de Carême? 

Par hasard. En juin 2022, j’ai exposé à l’université mes dessins réalisés dans le cadre de mon travail de Bachelor sur les peintures rupestres au Maroc, et Vreni Jean-Richard, responsable du programme Sénégal à Action de Carême, est passée devant par hasard alors qu’elle suivait une formation continue dans l’établissement. Elle a tout de suite aimé mes dessins et m’a contactée pour me demander si je pouvais en faire de même pour le Sénégal. Et je me suis dit : pourquoi pas ? 

En quoi consistait ta mission exactement? 

Montrer d’un côté le travail mené au sein des calebasses de solidarité et, de l’autre, les effets du réchauffement climatique sur le pays et ses habitant·e·s. L’idée était d’exposer mes dessins lors d’événements en Suisse afin de donner diverses impressions du Sénégal. Vreni m’a vraiment donné carte blanche pour ce projet. 

Tu connaissais déjà le Sénégal? 

Non, c’était ma première fois dans le pays. Bien qu’ayant des racines en Afrique de l’Ouest – mon père est originaire du Ghana –, je ne m’étais jamais rendue dans cette région d’Afrique auparavant. C’est pourquoi j’ai été si emballée par le projet. J’ai voyagé seule, encadrée par AgriBio, une organisation partenaire de longue date d’Action de Carême au Sénégal. J’étais un peu anxieuse parce que je ne connaissais personne là-bas.  

Quelles ont été tes impressions du pays et de ses habitant·e·s? 

J’ai découvert une population très ouverte et dans l’échange. Et ce, dès mon arrivée à l’aéroport, quand j’attendais qu’un collaborateur ou une collaboratrice d’AgriBio vienne me chercher. Un soldat est tout de suite venu vers moi. Je craignais quelque chose de grave, mais il voulait juste discuter, sans arrière-pensée. Ça a été comme ça pendant tout mon voyage. Si je m’asseyais seule dans la salle du petit-déjeuner à l’hôtel, quelqu’un venait immédiatement s’asseoir avec moi et engageait la conversation. Les gens sont très chaleureux. Et dans les pays islamiques, il est normal d’offrir du thé ou donner à manger à ses convives, ça fait partie de l’hospitalité. 

Tu as donc beaucoup mangé? 

Oh oui ! Les plats sont consistants et les portions généreuses – un poulet entier par personne par exemple. Et les gens sont très déçus quand on ne finit pas son assiette. Ils me disaient toujours « Il faut bien manger ». C’est comme ça qu’ils voient l’hospitalité, même si ça implique de se priver parfois. Malheureusement pour moi, ce surplus de nourriture m’a souvent causé des problèmes gastriques et des diarrhées. En effet, les conditions d’hygiène sont très différentes de celles de la Suisse – et j’ai l’estomac fragile. Mais je n’avais pas vraiment d’autre choix que de manger ce qui m’était proposé. À un moment, c’est devenu tellement invivable que j’ai dû écourter mon séjour dans le nord du Sénégal pour retourner dans la ville de Thiès, dans un hôtel, pour me reposer, profiter de la climatisation et réduire mon alimentation. J’avais environ quarante degrés de fièvre, soit à peu près autant que la température ambiante. Dans le sud, il ne faisait pas aussi chaud, mais mon état ne s’est vraiment amélioré qu’une fois de retour en Suisse. 

Dans le nord, as-tu visité des projets d’Action de Carême? 

Oui, j’ai passé quelques jours dans une grande famille d’accueil, où j’ai pu visiter les environs, faire de nouvelles expériences, le tout accompagnée par l’artiste sénégalais Mahanta, qui peint lui aussi. 

Avez-vous échangé sur vos œuvres? 

Oui un peu, mais on est chacun restés concentrés sur notre propre travail. On traite souvent des mêmes thèmes, mais dans un style et sous une perspective différente. 

Pendant son voyage, Sofia Poku accorde une interview à notre partenaire sénégalais AgriBio Services.

Tes sujets sont multiples: des personnes, des animaux, des paysages, parfois tu donnes aussi la parole à des habitant·e·s. Il y a aussi beaucoup de verdure. 

Oui, en août, c’est la saison des pluies, mais cette année les précipitations ont été moins importantes que d’habitude, conséquence du réchauffement climatique. Sur mes dessins, on peut voir aussi que je me suis rendue dans des régions très arides. En effet, plus on va vers le nord, plus il fait sec et chaud. Ceux et celles qui le peuvent se lavent plusieurs fois par jour car la chaleur fait énormément transpirer. Mais dans de nombreux villages, les habitant·e·s n’ont pas accès à l’eau, ou seulement à des puits. 

Qu’as-tu pensé de notre travail sur le terrain? 

J’ai pu voir beaucoup de choses : non seulement les méthodes agricoles et le fonctionnement des calebasses de solidarité, mais aussi à quel point les organisations partenaires sont bien équipées pour faire leur travail et en documenter l’impact. J’ai pu assister à une réunion de calebasse à laquelle des femmes participaient : elles se sont assises autour du récipient et ont parlé, parlé, encadrées par des animateurs et animatrices. Mon impression ? Que plus les femmes s’amusent, plus elles contribuent à la caisse. 

Et les gens dans tout ça? 

Ils sont pauvres, mais l’aide apportée par Action de Carême fait vraiment la différence. Aussi parce que les approches adoptées tiennent compte des traditions locales. J’ai entendu des histoires de femmes au sein des calebasses qui, grâce à l’aide financière, ont pu surmonter des difficultés qui auraient entraîné d’importants problèmes autrement. Cela leur permet notamment d’acquérir une certaine autonomie vis-à-vis de leur mari. Pour ma part, malgré la pauvreté, je n’ai jamais vu le moindre sans-abri ou mendiant·e dans la rue, sans doute parce que l’entraide est particulièrement ancrée dans la culture sénégalaise, en particulier vis-à-vis des plus démuni·e·s. Mais par contre, il y a des déchets partout parce que le pays ne possède pas le moindre système de collecte, même dans les villes. Et bien sûr, ça ne sent pas très bon. Un jour, quelqu’un m’a dit : « La pauvreté, ça pue » – et malheureusement, ce n’est pas faux. 

Pourtant, ce n’est pas quelque chose que tu montres dans tes dessins. 

C’est vrai, j’ai omis les déchets et les mauvaises odeurs, mais pas consciemment en fait. Disons que c’est arrivé comme ça. Ce serait un thème important à aborder, absolument, car c’est là une conséquence des conditions de vie sur place. Mais j’ai été davantage marquée par d’autres sujets. 

Outre les problèmes d’indigestion, as-tu été confrontée à d’autres situations difficiles? 

Parce qu’elles vivent dans la pauvreté, de nombreuses personnes sont amenées à demander de l’aide, et ce, de manière plus ou moins discrète. Parfois, elles n’hésitent pas à demander directement de l’argent, mais surtout de l’aide pour entrer en Suisse d’une manière ou d’une autre. Pour elles, le fait d’être en contact direct avec une personne qui vient d’un pays prospère constitue une opportunité unique. Je me suis parfois retrouvée dans des situations désagréables, mais je suis toujours parvenue à décliner gentiment et à maintenir une certaine distance. Peut-être parce que j’ai été confrontée à ce type de situations avec mon père, qui aide certes sa famille au Ghana, mais reçoit aussi plus de demandes qu’il ne peut en satisfaire. 

Comment et où as-tu réalisé tes dessins? 

Il y a des jours où je n’ai pas dessiné du tout, surtout dans le nord, quand j’ai eu des problèmes de santé. J’avais trop chaud et je trouvais l’environnement trop bruyant. Je ne me suis vraiment lancée que dans la dernière partie, à l’hôtel, en ville, en puisant dans mes souvenirs ou en m’inspirant de mes photos. Mais plus de la moitié de mes croquis ont vu le jour une fois de retour en Suisse. Il m’a fallu du temps pour digérer tout ce que j’avais pu voir sur le terrain. 

Pourquoi parfois en couleur et parfois en noir et blanc? 

Au début, j’ai privilégié des esquisses au crayon parce que je ne savais pas encore trop comment utiliser la couleur. Pour mes dessins en couleur, j’ai utilisé des crayons de couleur, des feutres et des pastels. Et pour mes échantillons de couleur, j’ai travaillé directement sur ordinateur. 

Qu’espères-tu transmettre au public avec tes dessins? 

Que le Sénégal est un pays vivant, vibrant, coloré, où tout le monde ne vit pas dans la misère. Et aussi que les habitantes et les habitants sont fiers de leur culture et de leurs traditions. Je veux montrer toute la richesse et la complexité du pays. Parce que le Sénégal a du potentiel ! Il possède des bases solides sur lesquelles nous pouvons construire.

Sofia Poku avec des membres de notre organisations partenaire, qui s'engage pour une agriculture durable.

Sur Sofia

Sofia Poku, 24 ans, poursuit un master en médiation artistique avec une spécialisation en enseignement des arts à l’Université des arts de Zurich. Elle partage son temps entre sa colocation à Winterthour et la maison familiale à Rebstein (SG). À l’avenir, elle aspire à devenir professeure de lycée ou à travailler dans le domaine du social. 

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Catastrophes naturelles dévastatrices, ingérences extérieures problématiques, corruption flagrante et histoire coloniale tragique : les raisons d’une crise qui semble interminable sont multiples. Une plus grande attention de la communauté internationale serait bénéfique, mais seulement si elle place au centre le bien-être de la population, et non les intérêts commerciaux ou politiques des pays soutenants.

Texte: Ralf Kaminski, rédacteur chez Action de Carême

Les autochtones de l’île des Caraïbes, les Taïno, l’appelaient autrefois Kiskeya (terre merveilleuse) ou Ayiti (terre montagneuse). C’est de ce dernier nom que dérive Haïti. La tragédie de cette île, aujourd’hui appelée Hispaniola et partagée entre Haïti et la République dominicaine, a commencé en 1492 avec l’arrivée de Christophe Colomb. On estime que plusieurs centaines de milliers d’indigènes y vivaient alors. Ils furent décimés d’abord par les maladies apportées par les conquérants espagnols, puis, à partir de 1503, par un système de travail forcé proche de l’esclavage.

À la fin du XVIIe siècle, la France s’empara de la partie ouest de l’île et la mena à une prospérité économique énorme, basée sur la culture de la canne à sucre et du café. Saint-Domingue, comme Haïti s’appelait alors, était considérée comme la perle des Caraïbes et la colonie la plus riche de France. Dans les années 1780, environ 40 % du sucre et 60 % du café consommés en Europe provenaient de Haïti.

La révolution : entre liberté et nouveaux défis

Cette prospérité n’était possible que grâce à la déportation annuelle de dizaines de milliers de personnes d’Afrique, réduites en esclavage et forcées de travailler dans des conditions si misérables que beaucoup ne survivaient pas. Les profits princiers, quant à eux, atterrissaient en France.

Après la Révolution française, en 1791, la Révolution haïtienne éclata, menée par les esclaves qui représentaient alors environ 90 % de la population. À l’issue d’une longue et brutale guerre de libération, Haïti devint en 1804 la première « nation noire » indépendante, observée avec méfiance par les nations esclavagistes voisines qui craignaient la contagion.

Mais la joie sur l’île fut de courte durée. Rapidement, une élite d’anciens combattants de la liberté prit le pouvoir et opprima à son tour une grande partie de la population. La France ne digéra pas la perte de sa colonie et menaça de reprendre la guerre si des paiements compensatoires n’étaient pas effectués.

Membres d'un projet d'Action de Carême.
Membres d'un projet d'Action de Carême.

Les richesses d’Haïti ont coulé vers la France

Un groupe de recherche du « New York Times » a estimé en 2022 qu’Haïti a perdu plus de 100 milliards de dollars (valeur actuelle) en paiements aux anciens colons – une dette que des historiens internationaux qualifient de « probablement la plus abjecte de l’histoire ». La conclusion de cette enquête est sans appel : si cet argent était resté en Haïti et avait été investi dans le développement de la population, de l’économie et des infrastructures, le pays serait aujourd’hui bien plus prospère, comparable à son voisin, la République dominicaine.

Au lieu de cela, Haïti a dû orienter son économie vers le paiement de sommes exorbitantes à l’étranger. Le pays s’est d’abord concentré sur le café, puis sur le bois tropical. En peu de temps, 90 % des forêts du pays avaient disparu, avec des conséquences dramatiques pour l’agriculture. Haïti a également dû s’endetter ailleurs à l’étranger et a été occupé et pillé pendant deux décennies par les États-Unis.

Pendant plus de 125 ans, le développement économique d’Haïti a été paralysé. Les dettes envers la France n’ont été remboursées qu’en 1950. Le pays refuse toujours de compenser adéquatement cette dette historique. Et tandis que la population souffrait, une petite élite haïtienne menait une vie confortable, grâce à des dirigeants dictatoriaux et une corruption endémique.

Catastrophes naturelles et instabilité politique

À cela s’ajoutent des catastrophes naturelles graves. Le 12 janvier 2010, la capitale Port-au-Prince fut détruite par le plus puissant séisme de l’histoire des Amériques : il fit 300 000 morts, des centaines de milliers de blessés et 1,8 million de sans-abri. Haïti subit également régulièrement des ouragans et des sécheresses dévastateurs. Entre 1998 et 2016, diverses catastrophes naturelles ont causé des dommages de plus de 12,5 milliards de dollars.

La situation politique est restée instable depuis la chute de la dictature corrompue de la famille Duvalier en 1986. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, le pays vit dans une quasi-anarchie. Une grande partie de la capitale est contrôlée par des bandes criminelles, les enlèvements et les meurtres sont monnaie courante. La police, débordée et souvent corrompue, est impuissante. Ceux qui le peuvent quittent le pays, privant Haïti des talents dont il a désespérément besoin.

L’exploitation au détriment des investissements

Un autre facteur non négligeable des problèmes du pays est l’absence d’investissements internationaux majeurs. « Contrairement à d’autres pays des Caraïbes, Haïti n’a jamais attiré de grands investissements internationaux, ni dans l’industrie sucrière, ni dans le tourisme, qui prospère depuis les années 1970 », explique le coordinateur d’Action de Carême en Haïti. « De tels investissements stimulent non seulement l’économie, mais obligent aussi les investisseurs à prendre les bonnes décisions pour protéger leurs intérêts. »

Au lieu de cela, la communauté internationale a soutenu une élite économique locale corrompue, intéressée par des gains rapides dans le commerce import-export. « Bien sûr, Haïti porte une part de responsabilité dans la situation actuelle », reconnaît notre coordinateur, dont nous ne révélerons pas le nom pour des raisons de sécurité. « Mais depuis plus de 30 ans, les différents gouvernements ont pris leurs décisions stratégiques soit en complicité avec les exigences des pays donateurs internationaux, soit sous leur pression. La responsabilité est donc partagée. »

Une aide extérieure indispensable

Le fait que l’attention de la communauté internationale soit actuellement portée sur d’autres points chauds aggrave encore la situation. « Cela ne surprend personne ici », déclare notre coordinateur. « Les conflits en Ukraine et à Gaza ont une importance géostratégique qu’Haïti n’a pas. Et la tragédie humaine ne suffit pas à mobiliser les ressources nécessaires. »

Pourtant, Haïti a désespérément besoin d’aide extérieure, malgré les expériences souvent négatives des dernières décennies. « Il est crucial d’impliquer la population haïtienne dans la résolution des défis, comme le fait Action de Carême en soutenant les organisations partenaires locales. »

Pour améliorer la situation, il faut une stabilité politique minimale sous forme d’un gouvernement de transition et le rétablissement de l’ordre public avec une aide externe. « Des élections libres et un gouvernement fonctionnel sont également nécessaires », ajoute Benno Steffen, responsable du programme Haïti chez Action de Carême. Il craint que la situation sécuritaire précaire ne s’étende à d’autres régions du pays.

Paysanne en train de jardiner.
Paysanne en train de jardiner.

En Haïti, une succession de crises met en péril la vie des habitant·e·s. Plus de 3,6 millions de personnes sont menacées d’insécurité alimentaire. Découvrez nos projets qui apportent des solutions concrètes dans ce pays.

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Les gangs criminels de l’île des Caraïbes ont uni leurs forces et exercent désormais un contrôle sur environ 80 % de la capitale, Port-au-Prince. Face à cette escalade, le gouvernement a instauré l’état d’urgence, fermé les aéroports internationaux et scellé la frontière avec la République dominicaine. Dans ce contexte tendu, le coordinateur du programme d’Action de Carême se retrouve bloqué dans une banlieue de la capitale, avec pour l’instant un approvisionnement suffisant. Malgré ces défis sécuritaires, notre programme national se poursuit.

La situation, déjà précaire depuis des années, s’est brutalement détériorée ces derniers jours. Des alliances inattendues entre bandes criminelles ont été formées, entraînant la mort de plusieurs policiers et une prise de contrôle significative de Port-au-Prince. Par ailleurs, la libération de quelque 4000 détenus, parmi lesquels des individus très dangereux, provenant de deux prisons, accentue la pression sur une situation déjà explosive. Les gangs exigent maintenant la démission du Premier ministre Henry, actuellement bloqué à l’étranger et sans moyen de retourner dans son pays. Cette crise sécuritaire a entraîné la fermeture des aéroports internationaux de Port-au-Prince et du Cap-Haïtien, ainsi que la mise en place de mesures strictes à la frontière avec la République dominicaine, voisine immédiate d’Haïti.

Ambassades fermées

Le gouvernement haïtien a déclaré l’état d’urgence et instauré un couvre-feu nocturne. Cependant, l’application de ces mesures dans la capitale, Port-au-Prince, s’annonce ardue. La communauté internationale réagit également face à cette crise : la Suisse, tout comme d’autres nations, avait déjà fermé son ambassade l’année dernière, et les autres représentations diplomatiques sont désormais également fermées. Les États-Unis ont recommandé à leurs citoyens de quitter immédiatement le pays, une tâche difficile dans les circonstances actuelles.

Le coordinateur de programme d’Action de Carême, dont nous préservons l’anonymat pour des raisons de sécurité, réside dans la banlieue de Port-au-Prince et effectue son travail depuis son domicile. Malheureusement, toutes les routes menant hors de son quartier sont bloquées, l’empêchant de se déplacer. Heureusement, il dispose d’un stock suffisant d’eau et de provisions à son domicile pour faire face à cette situation, du moins pour le moment.

Surtout active dans les zones rurales, Action de Carême maintient son programme

La majorité des partenaires d’Action de Carême opèrent dans les régions rurales, relativement épargnées par l’activité des gangs jusqu’à présent. Cela permet le maintien des activités de projet, assurant ainsi un approvisionnement en denrées alimentaires locales pour les communautés touchées.

Cependant, l’accès aux services bancaires, tous situés dans les villes, devient encore plus problématique qu’à l’accoutumée. De plus, il est à craindre que certains criminels évadés ne retournent dans leur région d’origine, ce qui pourrait potentiellement déstabiliser les zones rurales. Dans l’ensemble, la situation de l’approvisionnement alimentaire devient de plus en plus précaire. Dans l’un des pays les plus défavorisés de la planète, cette instabilité accroît le risque de voir une augmentation du nombre de personnes confrontées à la faim dans un avenir proche.

La maggior parte delle nostre organizzazioni partner ad Haiti opera nelle aree rurali.

Les gangs, nouveaux acteurs politiques

Dans une tentative de comprendre les motivations derrière l’escalade de violence perpétrée par les gangs criminels en Haïti, Benno Steffen, responsable du programme en Haïti chez Action de Carême à Lucerne, partage son point de vue lors d’un entretien avec notre coordinateur. Selon lui, il semblerait que les gangs cherchent à s’affirmer comme des acteurs politiquement légitimes. Cette assertion intervient alors que des forces de police étrangères, agissant sous mandat de l’ONU, sont sur le point d’intervenir pour stabiliser la situation dans l’île des Caraïbes.

« Les gangs cherchent probablement à établir une position de force afin de négocier ultérieurement leur impunité, comme cela s’est déjà vu dans d’autres pays d’Amérique latine », explique Benno Steffen. Cette stratégie vise peut-être à anticiper les négociations à venir avec les forces internationales, renforçant ainsi leur position dans le processus de résolution de la crise haïtienne.

En Haïti, des crises multiples mettent à mal la population. L’alimentation de plus de 3,6 millions de personnes est menacée. Pour en savoir plus sur les projets d’Action de Carême en Haïti, cliquez ici.

La maggior parte delle attività del progetto può quindi continuare nonostante l'escalation.

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Action de Carême est toujours à pied d’œuvre en Haïti, en dépit d’une situation très délicate qui rend l’accompagnement des projets d’autant plus important, comme nous l’explique notre coordinateur local.

Une interview de J. V.*, coordinateur d’Action de Carême en Haïti
Texte : Ralf Kaminski, rédacteur chez Action de Carême

Comment progressent les projets d’Action de Carême en Haïti ?

Bien, pour l’instant. Les techniques agroécologiques et les groupes de solidarité promeuvent la sécurité alimentaire, améliorent la situation financière et renforcent la confiance en soi des communautés villageoises. Toutefois, notre programme, qui touche plus de 20 000 personnes, n’avance que parce que la situation sécuritaire est encore plus ou moins bonne en zone rurale.

Et pas ailleurs ?

Non. La situation n’a cessé de se dégrader depuis que je suis entré en fonction en 2019, au beau milieu d’une crise politique.

Quelles sont les causes de cette crise ?

C’est un soulèvement populaire contre la corruption des dirigeants qui en est à l’origine. Mais, aujourd’hui, des groupes lourdement armés ont mis un terme aux manifestations et sèment la terreur dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, ce qui entrave gravement les déplacements.

Un exemple ?

Il vaut mieux ne pas quitter la ville avant de s’être renseigné sur la situation à notre destination et tout au long du trajet. Pour ce faire, je suis plusieurs groupes sur WhatsApp pour me tenir au courant des événements, j’appelle les gens sur place, j’écoute la radio. Et il arrive fréquemment que j’annule une visite parce que le danger est simplement trop grand. Souvent, la solution consiste à prendre l’avion pour une partie du trajet, puis de poursuivre en voiture.

Que font ces groupes ?

Ils dressent des barrages sur les routes et prélèvent un « péage ». Les enlèvements sont aussi monnaie courante. En 2023, durant les neuf premiers mois de l’année, il y en a déjà eu plus de 900, dont 63 concernant des personnes étrangères. De plus, des bandes pillent des quartiers entiers et en chassent les habitant·e·s. Les personnes déplacées se comptent déjà par dizaines de milliers.

Eine Bäuerin bewirtschaftet ihr agrarökologisches Feld.
La plupart des projets d'Action de Carême en Haïti sont situés dans des régions rurales, où la situation sécuritaire est moins tendue.

L’accès à nos projets en souffre-t-il aussi ?

La plupart d’entre eux se trouvent à la campagne, dans des zones moins exposées aux dangers. Toutefois, cela fait deux ans que, pour des raisons de sécurité, je ne peux plus rendre visite à deux de nos organisations partenaires situées dans le département d’Artibonite. Or, les événements rendent notre travail d’autant plus important. Grâce à l’agroécologie, les familles paysannes cultivent elles-mêmes les aliments dont elles ont besoin et grâce aux groupes de solidarité, elles peuvent emprunter de petites sommes d’argent. En revanche, nous avons de la peine avec toutes les activités pour lesquelles le bon fonctionnement des institutions est indispensable.

Pendant un an, un millier de policiers étrangers supervisés par l’ONU contribueront à la lutte contre les groupes armés. Cela va-t-il changer quelque chose ?

La dernière mission de ce genre s’est terminée il y a cinq ans sur un résultat manifestement mitigé, d’où le scepticisme de la population. Il est cependant indéniable qu’un soutien armé est nécessaire, car Haïti n’a pas d’armée et moins de 10 000 policiers pour 12 millions d’habitant·e·s.

La situation en Haïti est difficile depuis plusieurs décennies. Où est le problème ?

La déliquescence de l’État est la résultante d’événements historiques et de lacunes structurelles. L’élite corrompue presse Haïti comme un citron et ne se soucie absolument pas de léguer à ses descendant·e·s un pays en état de marche. Et les pays bailleurs de fonds craignent toujours que la situation devienne complètement incontrôlable, raison pour laquelle ils soutiennent même des gouvernements très corrompus. La fuite des cerveaux est un autre grave problème : plus de 80 % des Haïtien·ne·s titulaires d’un diplôme universitaire vivent à l’étranger.

*En raison du contexte sécuritaire précaire en Haïti, nous préférons ne pas mentionner de noms.

Agrarökologischer Anbau ermöglicht eine unabhängige Nahrungsmittelversorgung.
Les techniques agroécologiques permettent aux agriculteurs et aux agricultrices de cultiver leurs propres aliments.

En Haïti, de multiples crises affectent la population. L’alimentation de plus de 3,6 millions de personnes est menacée. Apprenez-en plus sur nos projets dans le pays.

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Notre collègue Daria Lepori est revenue récemment d’un voyage en Colombie au cours duquel elle a eu l’occasion de rencontrer des représentant·e·s de nos organisations partenaires ainsi que des personnes impliquées dans nos projets. Elle nous fait part de ce qui l’a particulièrement impressionnée.

Entretien avec Daria Lepori, chargée de la Sensibilisation et de la Campagne œcuménique en Suisse italienne

Quelles sont les conditions de vie des habitant·e·s de la région que tu as visitée ?

Les gens vivent dans des habitations modestes. À Morales, dans le département du Cauca, à l’ouest de la Colombie, nous avons notamment visité deux fincas (fermes). Dans cette région, environ neuf fermes sur dix cultivent des plants de coca. Au niveau politique, il existe une volonté claire de se débarrasser de cette activité, illégale et polluante en raison des nombreux engrais et pesticides utilisés. Abandonner la culture de coca pour se consacrer exclusivement à une agriculture de subsistance et durable est cependant un revirement qui demande du courage et de la détermination de la part des familles paysannes, ainsi qu’un soutien extérieur – tel que celui apporté par notre programme dans le pays – qui offre une alternative. Pour beaucoup, la culture de coca est la seule source de revenus et la pression des narcotrafiquants est constante. L’endettement est très répandu au sein de la population rurale. En effet, les agricultrices et agriculteurs sont souvent contraints de contracter des prêts avec des taux d’intérêt élevés auprès d’usuriers pour acheter les engrais onéreux nécessaires à cette culture. Ils doivent ensuite rembourser ces prêts au quotidien, un système appelé gota a gota (goutte à goutte).

De quoi s’occupe l’organisation partenaire que tu as rencontrée au cours de ton voyage ?

L’organisation Semillas de Agua mène des projets dans différents départements de Colombie et s’occupe principalement de la réhabilitation des sols. Son directeur, David Diaz, agronome de formation, s’est engagé à aider les familles paysannes à comprendre l’importance d’un sol fertile pour produire des denrées de qualité afin de s’assurer une alimentation et une vie saines. Il leur apprend à transformer, grâce à des méthodes agroécologiques, un sol contaminé par les pesticides en un sol fertile et productif, capable également de capter le CO2. En Colombie, le sol est source de conflits : les un·e·s veulent l’exploiter pour en extraire des matières premières, les autres pour y faire pousser des plants de coca.

Qu’est-ce qui t’as particulièrement frappé chez les personnes impliquées dans le projet soutenu par Action de Carême ?

Certainement la détermination et l’enthousiasme de ces personnes à vouloir choisir une autre vie, alors que tout le monde autour d’elles cultive la coca, avec les pressions inévitables, entre autres psychologiques, que cela implique. Cette approche change réellement leur vie pour le mieux. Les personnes impliquées dans le projet ne consomment pratiquement que des aliments autoproduits, du café à la papaye.

Ein Mann und Frau aus Kolumbien stehen in ihrem Garten.
Au cours du voyage, Daria Lepori a rencontré plusieurs familles paysannes dans leur ferme.

Quels effets du projet as-tu constatés sur la vie des personnes impliquées ?

Grâce au projet, les familles paysannes commencent à porter un regard critique sur ce qui a été fait jusqu’à présent et comprennent les effets positifs d’une agriculture différente pour l’environnement et pour les êtres humains. Un jeune agriculteur a rapporté que depuis qu’il pratique l’agroécologie, non seulement sa récolte a augmenté, mais la santé de son père malade s’est également améliorée. De plus, grâce au projet d’Action de Carême, les gens se mettent à construire des fourneaux économes en bois pour cuisiner. Pour enrichir leur alimentation, ils élèvent également des poissons dans des étangs alimentés par l’eau pompée dans les cours d’eau voisins à l’aide de pompes solaires. Le surplus de production est vendu au marché, ce qui leur assure un petit revenu, et les prises sont stockées dans des réfrigérateurs fonctionnant à l’énergie solaire.

Y a-t-il quelque chose qui t’a particulièrement frappée ?

L’entité forte que j’ai perçue partout de manière particulière, c’est la Terre, le contexte environnemental, ce qu’on appelle l’environnement moyen. C’est l’endroit, à mon avis, où les deux entités, l’être humain et Dieu, se rencontrent. On perçoit vraiment la Terre-Mère qui nourrit et produit par exemple ce café que je consomme depuis des années et que je n’ai jamais vu pousser. Lors de visites d’autres projets et de rencontres, ce qui m’a le plus frappé, ce sont les blessures profondes laissées par les années de guerre civile. Les déplacements forcés, les assassinats et les disparitions de personnes ont durement marqué la population colombienne.

En Colombie, Action de Carême s’engage à garantir et à protéger le droit à l’alimentation de la population. L’agriculture durable joue un rôle central à cet égard. Plus d’informations sur notre travail et notre programme dans le pays.

Besuch eines Projekts in Kolumbien.
Les projets favorisent la création d'étangs piscicoles, ce qui permet d'assurer la sécurité alimentaire.

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